Pelouse à la moralité douteuse ...

Chaque année, la pelouse plantée est un business qui englobe des quantités astronomiques d’eau, de pesticides et d’essence. Rien qu’en France, il y a 1 million d’hectares de pelouses de ce type (soit l’équivalent de 2 départements français), dont plus de la moitié est constituée par les 12 millions de pelouses de particuliers (le reste étant composé des parcs, surfaces sportives ou autres aires d’autoroutes…). Elles sont en forte progression avec la multiplication des maisons.

Le gazon bien vert et bien tondu n’est pas seulement un plaisir simple mais aussi une exigence morale : un gazon mal entretenu reflète en effet « le drame, le divorce, la mort accidentelle, la dépression, le revers de fortune, le laisser-aller, le célibat, la défaite […] quand ce n’est pas une moralité douteuse », notent avec humour des anthropologues.

L’obsession pour les pelouses est récente. Alors que les villes s’étendent et que les liens avec les campagnes s’affaiblissent, chacun cherche à cultiver son petit jardin. Auparavant espace fonctionnel, dédié au potager, à l’élevage des poulets ou du cochon, le jardin est devenu un symbole d’hygiène, d’ordre et de propreté, un espace récréatif débarrassé de toute fonction de subsistance. Ce modèle de la banlieue résidentielle modelée par la civilisation automobile ne cesse de s’étendre depuis, empiétant toujours plus sur les terres agricoles.

Loin d’être un paisible espace de verdure naturel, la pelouse est le symbole de domestication de la nature. Au même titre que le passage de l’aspirateur ou le rasage quotidien, la tonte du gazon devient peu à peu un devoir civique et un signe de civilisation.

La pelouse plantée a rapidement été prise en charge par les normes de l’industrie et de la génétique. Des engrais et herbicides ont été mis au point pour éradiquer les fameuses « mauvaises herbes » qui doivent être éradiquées. Les premières tondeuses à gazon motorisées à système rotatif apparaissent au XXe siècle, etc.

Au terme de cette course au progrès, l’entretien des gazons est devenu une source extraordinaire de gaspillage énergétique, de pollution chimique, de rejet de CO2, de consommation d’eau…et de perte de temps. Les pelouses symbolisent toutes les folies de notre monde, elles dilapident en vain des ressources précieuses, elles incarnent les impasses de nos imaginaires, l’emprise des intérêts industriels sur nos gestes les plus quotidiens. Pas de place aux hérissons !

Il fait peu de doute qu’une société écologique devrait se passer de ces pelouses artificielles et industrielles, issues de la démesure passée, pour retrouver le plaisir du pissenlit qui se mange (sans parler de ses vertus médicinales), du trèfle qui fixe l’azote de l’air et remplace donc l’apport en engrais – et autres orties, chardons, plantains et pâquerettes…




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