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LA PANTHÈRE DES NEIGES de SYLVAIN TESSON

Quand la littérature plaide pour la cause que nous défendons ! Un puissant hommage à la nature sauvage, une fine analyse de l’emprise de l’homme sur l’environnement

Tous les acteurs qui agissent pour la cause environnementale, qu’ils soient simple citoyen, citoyen plus engagé, politique, réalisateur, philosophe, écrivain… doivent unir leurs forces pour tracer un nouveau chemin. Eclairés par les analyses, les constats, les idées, les visions, les témoignages divers et variés de chacun, on avance.


L’humain a le privilège du puissant pouvoir des mots pour communiquer avec ses semblables. Certains, comme Sylvain Tesson, le maîtrisent magistralement. D’autres s’expriment sur le terrain par la mise en œuvre d’actions concrètes. Chacun apporte sa petite pierre avec ses compétences, son expérience et sa sensibilité propre.


Vincent Munier, photographe animalier invite Sylvain Tesson écrivain voyageur, à l’accompagner sur les hauts plateaux du Tibet pour tenter d’apercevoir la bête mythique et menacée qu’il traque depuis plusieurs années : la panthère des neiges.


Ce félin est si rare et si discret qu’on le surnomme « fantôme des montagnes ». Il vit dans les régions les plus inaccessibles. Aujourd’hui l’espèce est en péril dans les 12 pays où il est présent.

« Munier m’avait montré les photographies de ses séjours précédents. La bête mariait la puissance et la grâce. Les reflets électrisaient son pelage, ses pattes s’élargissaient en soucoupes, la queue surdimensionnée servait de balancier. Elle s’était adaptée pour peupler des endroits invivables et grimper les falaises. C’était l’esprit de la montagne descendu en visite sur Terre, une vieille occupante que la rage humaine avait fait refluer dans les périphéries. » (S. Tesson)


C’est une expédition sans concession qui attend l’équipe composée de 4 personnes : Vincent Munier et sa compagne Marie, Léo, un assistant et Sylvain Tesson. De longues marches, des températures extrêmes (-30, - 40°) à 4000 ou 5000 mètres d’altitude et l’apprentissage pour Sylvain Tesson de la technique de l’affût, un art qui requiert une qualité essentielle, la patience. Rester des heures, des journées entières immobile pour espérer apercevoir la panthère, tel était le programme !

D’autres animaux feront le bonheur de l’équipe. Chèvres bleues, yacks, antilopes, ânes sauvages, loups, vautours, faucons sacres, aigles royaux, renards, évoluent dans un paysage que Sylvain Tesson nous décrit magistralement : grâce à sa formation de géographe, le vocabulaire est précis mais cette compétence est sublimée par ses qualités d’écrivain poète. Grâce à cet art de l’écriture parfaitement maîtrisé, nous parcourons le monde avec lui. En quelques traits essentiels saisis à la manière d’un dessinateur, le paysage est sous nos yeux, les animaux évoluent là, dans leur milieu et nous partageons le ressenti, l’émotion.


Ce milieu sauvage et menacé est propice à une profonde réflexion philosophique sur la nature humaine. Le propos de Sylvain Tesson est réaliste et sévère mais quelques traits d’humour mêlant malice et ironie, apportent une respiration à son propos. En voici quelques extraits :


Définition de l’homme : créature la plus prospère de l’histoire du vivant. En tant qu’espèce, rien ne le menace : il défriche, bâtit, se répand. Après s’être étendu, il s’entasse. Ses villes montent vers le ciel. « Habiter le monde en poète », avait écrit un poète allemand (Hölderlin) au XIXe siècle. C’était un beau projet, un vœu naïf. Il ne s’était pas réalisé. Dans ses tours, l’homme du XXIe siècle habite le monde en copropriétaire. Il a remporté la partie, songe à son avenir, lorgne sur la prochaine planète pour absorber le trop-plein. Bientôt, « les espaces infinis » deviendront sa vidange. Il y avait quelques millénaires, le Dieu de la Genèse (dont les propos avaient été recueillis avant qu’il ne devînt muet) s’était montré précis : « Soyez féconds, multipliez, remplissez la Terre, et l’assujettissez » (I, 28). On pouvait raisonnablement penser (sans offenser le genre clérical) que le programme était accompli, la terre « assujettie », et qu’il était temps de donner repos à la matrice utérine. Nous étions huit milliards d’hommes. Il restait quelques milliers de panthères. L’humanité ne jouait plus une partie équitable. »


« L'une des traces du passage de l'homme sur la Terre aura été sa capacité à faire place nette. L'être humain avait résolu la question philosophique de la définition de sa nature propre : il était un nettoyeur. »


« En ce début de siècle 21, nous autres, huit milliards d’humains, asservissions la nature avec passion. Nous lessivions les sols, acidifiions les eaux, asphyxiions les airs. Un rapport de la société zoologique britannique établissait à 60% la proportion d’espèces sauvages disparues en cinq décennies. Le monde reculait, la vie se retirait, les dieux se cachaient. La race humaine se portait bien. Elle bâtissait les conditions de son enfer, s’apprêtait à franchir la barre des dix milliards d’individus. Les plus optimistes se félicitaient de la possibilité d’un globe peuplé de quatorze milliards d’hommes. Si la vie se résumait à l’assouvissement des besoins biologiques en vue de la reproduction de l’espèce, la perspective était encourageante : nous pourrions copuler dans des cubes de béton connectés au Wifi en mangeant des insectes. Mais si l’on demandait à notre passage sur terre sa part de beauté et si la vie était une partie jouée dans un jardin magique, la disparition des bêtes s’avérait une nouvelle atroce. » Sylvain Tesson


Quant à l’apparition tant attendue de la panthère, en voici quelques images :


« Elle levait la tête, humait l’air. Elle portait l’héraldique du paysage tibétain. Son pelage marqueterie d’or et de bronze, appartenait au jour, à la nuit, au ciel et à la terre. Elle avait pris les crêtes, les névés, les ombres de la gorge et le cristal du ciel, l’automne des versants et la neige éternelle, les épines des pentes et les buissons d’armoise, le secret des orages et des nuées d’argent, l’or des steppes et le linceul des glaces, l’agonie des mouflons et le sang des chamois. Elle vivait sous la toison du monde. Elle était habillée de représentations. La panthère, esprit des neiges, s’était vêtue avec la Terre. » S. Tesson


Une telle aventure renforce et aiguise forcément la manière de percevoir ce qui nous entoure et l’idée de transposer cette expérience dans tout lieu de vie s’impose :


« L’affût commande de tenir son âme en haleine. L’exercice m’avait révélé un secret : on gagne toujours à augmenter les réglages de sa propre fréquence de réception. Jamais je n’avais vécu dans une vibration des sens aussi aiguisée que pendant ses semaines tibétaines. Une fois chez moi, je continuerais à regarder le monde de toutes mes forces, à en scruter les zones d’ombre. Peu importait qu’il n’y eût pas de panthère à l’ordre du jour. Se tenir à l’affût est une ligne de conduite. Ainsi la vie ne passe-t-elle pas l’air de rien. On peut tenir l’affût sous le tilleul en bas de chez soi, devant les nuages du ciel et même à la table de ses amis. Dans ce monde, il survient plus de choses qu’on ne le croit. » S. Tesson


Un autre écrivain le dit d’une autre manière :

« Le bout du monde et le fond du jardin contiennent la même quantité de merveilles. » Christian Bobin


Une quête spirituelle très émouvante que je vous laisse découvrir dans le livre, accompagne ce récit. Le surgissement du beau, du rare, peut nous ramener vers des êtres aimés absents ou disparus…


Voici un récit propice à la rêverie, au dépaysement, à l’émerveillement, à la méditation, une invitation puissante à observer le monde qui nous entoure, à le protéger, à le défendre.


La panthères des neiges de Sylvain Tesson (Parution Octobre 2019 – Prix Renaudot 2019)


A ne pas manquer :

- « Tibet minéral animal » magnifique livre de Vincent Munier dont les photographies sont

accompagnées de poèmes de Sylvain Tesson.

- Un film en préparation réalisé par Marie Amiguet, la compagne de Vincent Munier.

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